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Papa, une maman bis ?

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Assumer un rôle de pater familias  à l’ancienne ? Pas facile avec un enfant handicapé qui ne rentre pas dans le cadre. Papa poule, alors ?

Un scénario idéal balayé d’un revers de main, un rôle entier à réécrire, à réinvestir, à réinventer… Face à l’irruption du handicap, la fonction paternelle se brouille. Tandis que la mère est plus que jamais sollicitée pour protéger, éduquer, soigner et câliner son bébé, le père doit repenser le rôle qu’il avait imaginé tenir. Dans son livre-témoignage Où on va, papa ? (éd. Stock), Jean-Louis Fournier raconte tout ce qu’il aurait pu – dû – faire avec ses deux fils, lourdement handicapés, s’ils avaient été des enfants comme les autres : les visites au musée, les vieux films de Chaplin, d’Eisenstein ou d’Hitchcock, les matchs de tennis, de basket et de volleyball, l’explication du fonctionnement du moteur à explosion, les « biffetons » glissés en douce pour offrir des cadeaux à leurs fiancées…

Un glissement de fonction

« Avec cet inventaire de regrets, Jean-Louis Fournier décrit en quoi sa fonction paternelle a été attaquée », explique Anne Aubert-Godard, psychanalyste. « Les lignes de la parentalité ont beau avoir bougé aujourd’hui, le père demeure symboliquement celui qui transmet, celui qui ouvre au monde, qui projette dans l’avenir, qui donne un cap. Avec l’annonce du handicap, notamment mental, ses missions lui semblent se vider de leur sens, brutalement. Non seulement le père doit faire le deuil de l’enfant qu’il avait imaginé, mais de la fonction à laquelle il se préparait. Faute d’issue, certains s’en vont, s’effacent derrière leur épouse ou glissent vers le terrain maternel en délaissant leur rôle de père. »

La souffrance du père, une réalité

Une explication se chuchote parfois dans l’univers du handicap : « Les pères sont tous des lâches, insensibles, incapables et fuyants… » Explication hâtive, bien sûr ; nocive, qui plus est. « Si l’on veut que les pères restent dans le coup, peut-être faut-il commencer par cesser de les soupçonner de tous les maux et accepter d’entendre leur souffrance et leur déception, note Anne Aubert-Godard. La société dans son entier, et particulièrement les institutions de soins, a tendance à sous-estimer la souffrance du père, voire à l’ignorer. Alors même qu’il est submergé par le doute, qu’il peine à trouver sa légitimité, on se comporte avec lui comme s’il n’était ni touché ni concerné. »

« Je n’ai pas appris à exprimer mes émotions, tout est bloqué »

Un père qui souffre moins que la mère, un père qui n’a pas le droit de craquer : le cliché est tellement ancré dans les mentalités que les hommes eux-mêmes, à leur insu, l’ont intégré. « Je suis fier de ma fille, heureux de la voir progresser. Je parle d’elle avec mon entourage, je raconte ce qui se passe dans notre vie, explique Lionel, le papa de quatre filles, dont Manon, 3 ans, atteinte du syndrome de Rett. Mais je ne parviens pas à m’autoriser à évoquer mes sentiments, ma douleur et ma frustration, ce qu’il y a d’enfoui au plus profond de moi. Je n’ai pas appris à exprimer mes émotions, tout est bloqué. Mon épouse a fait la démarche d’aller parler à un psychologue. Moi, je ne l’ai même pas envisagé… » Tous les experts s’accordent sur un point : mieux vaut un père qui râle, pleure et dit sa douleur qu’un père absent, qui laisse une place vacante.

Conserver l’autorité paternelle

Mais au fait, ça veut dire quoi « occuper la fonction paternelle » ? Dans un schéma ordinaire, la fonction première du père est de séparer symboliquement le couple formé par la mère et l’enfant, pour que l’enfant se tourne vers l’extérieur. Cette mission est d’autant plus importante avec un enfant handicapé. Aider l’enfant à grandir, à prendre son envol, rendre possible son autonomie. Lui montrer les limites, aussi, comme pour un enfant ordinaire. Nicolas est le père de Basile, 5 ans et demi, atteint du syndrome de Williams-Beuren. « Mon fils a très bien compris que les gens se mettent à son service parce qu’il est handicapé. Or, si l’on n’y prend pas garde, il peut avoir tendance à en profiter. Quand je sens que Basile est capable de faire quelque chose mais qu’il préfère se laisser porter, je ne cède pas, et je me mets en colère s’il le faut. Je sais que c’est le seul moyen pour qu’il progresse. » Une mission d’autorité également cruciale aux yeux de Pascal, père d’Erwin, 23 ans, porteur du syndrome de l’X fragile : « Lorsque je vois certains jeunes parents surprotéger leur enfant et refuser de le gronder, je considère que c’est une erreur. Mon fils est hyperactif et souffre de troubles du comportement. Si je ne lui avais pas fixé un cadre, il serait parti à la dérive. »

Le papa est un vrai relais

L’autorité, l’apprentissage de l’effort et du risque seraient-ils pour autant la chasse gardée des papas ? Non, bien sûr ! Tout comme les soins, la toilette et les câlins ne sont pas l’apanage des mamans… « L’arrivée du handicap dans la famille a introduit de nouveaux besoins en termes d’intendance et de logistique. J’en ai pris ma part, confie Frédéric, père d’Antoine, 13 ans, porteur du syndrome de l’X fragile. Quand ma femme est absente ou manque de temps, je prends le relais. Je suis capable de faire le lit de mon fils, de m’occuper de sa toilette… Ce n’est pas ce que j’avais imaginé, mais je n’ai jamais eu le sentiment de quitter mon rôle de père, de devenir une seconde maman. Simplement, j’assume ce qu’il y a à faire pour le bien-être de la famille, voilà tout. »

Développer de nouvelles compétences

Assumer, prendre le relais sans se substituer, développer de nouvelles compétences et des aspects de sa personnalité jusqu’ici restés en sommeil. C’est aussi le cheminement que raconte Pascal : « Je me suis adapté à mon fils. J’ai appris à jouer avec lui, à répondre à ses élans de tendresse, à anticiper ses angoisses. J’ai appris à prendre du recul, à rire avec Erwin… à relativiser ce qui nous est arrivé. »

L’avis du professionnel

« Un bon père est un père qui compte »

Catherine Mathelin-Vanier est psychanalyste. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la parentalité et le handicap.

Dans n’importe quelle famille, un bon père est avant tout un père qui compte. Mais attention, pour compter, il ne suffit pas d’être présent physiquement. Il s’agit d’être présent tout court, d’exister aux yeux de son épouse et de son enfant, c’est-à-dire d’affirmer sa personnalité et ses points de vue, de prendre des initiatives. Il s’agit aussi de faire exister les autres : être en capacité, par exemple, de redorer l’ego de son épouse fragilisé par l’annonce du handicap. La mère a tendance à culpabiliser, à se dénigrer, ce qui peut créer un malaise au sein de la famille et porter préjudice à son équilibre. Au père de l’aider à soigner sa blessure narcissique en lui apportant des preuves d’amour et d’admiration. Même chose avec l’enfant. La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto disait qu’un enfant handicapé est comme un grand concertiste auquel on aurait donné un piano cassé. Aux parents, et notamment au père, de s’adresser au grand concertiste. De cette façon seulement il lui donnera confiance en lui et lui transmettra l’envie de grandir. En outre, ce n’est pas parce qu’un enfant est porteur d’un handicap qu’il n’a pas d’avenir ou que sa vie sera forcément cauchemardesque. Comme tout enfant, un enfant handicapé a besoin qu’on l’aide à se projeter, qu’on lui ouvre des horizons et des perspectives, qu’on lui balise le chemin. Le père doit prendre sa part de responsabilité dans cette tâche, celle d’embarquer toute la famille dans une même dynamique : conjuguer les efforts de chacun pour accompagner l’enfant, pour le faire progresser autant que possible. Lui donner un cap, un futur, à lui aussi.