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Nadia Sahmi, engagée pour l’accessibilité architecturale

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Parmi les architectes qui imaginent nos lieux de vie, Nadia Sahmi fait figure d’exception. Elle dessine et prescrit l’accessibilité urbaine et architecturale pour les personnes handicapées, vulnérables et donc… pour tous. Sans jamais oublier une part de rêve et d’inventivité.

Du tac au tac : Déclic / Nadia Sahmi

Votre devise dans la vie ? « Point de me nuire, ta différence m’enrichit » St Exupery.
Et en tant qu’architecte ? L’empathie et le bien-être pour redonner un supplément d’âme aux espaces, dans le respect du beau.
Un animal qui symbolise votre métier quotidien ? le criquet… qui est à l’oreille des architectes et urbanistes. Pas pour leur dire ce qu’il faut faire mais pour les inciter à entendre certaines choses et à penser l’accessibilité dans son ensemble.
Un lieu que vous aimeriez voir accessible à tous ? J’aimerai voir un quartier entier accessible à tous, voire même une ville accessible à tous.
Un bâtiment qui vous semble réussi en termes d’usages et pourquoi ? La Fondation Louis Vuitton, et pas par autosatisfaction ! Car au final, l’accessibilité s’est fondue dans le détail et rien n’est stigmatisant pour l’usager.

Si l’on imagine la ville dans 30 ans, ce serait… ?

Quelque chose de très voluptueux et léger, invitant à lever, relever la tête. Une architecture ouverte et accueillante. Rentrer dans un bâtiment comme lorsqu’on se pose sur un nuage, et ressentir immédiatement du bien-être et de la douceur. Beaucoup plus terre à terre, j’imagine des lieux de vie totalement en phase avec les éléments naturels et avec chacun d’entre nous, y compris les personnes handicapées et l’ensemble des personnes vulnérables.

Une architecture qui serait en phase avec le handicap ?

Oui, c’est possible si l’on pense l’accessibilité des lieux de façon globale et non uniquement « accès ». Par exemple, si à l’entrée d’un établissement public on enlève 3 marches pour les remplacer par une pente… c’est bien mais très insuffisant. Le mobilier doit aussi être utilisable par une personne handicapée et avec quelqu’un à l’accueil qui saura s’adresser avec bienveillance aux différents publics. Autrement dit, qu’il ait été formé à cela. Il ne faut pas non plus négliger le retour chez soi après avoir eu un rendez-vous ou effectué une formalité. Si ce retour ne se passe pas bien, la personne vulnérable ne reviendra pas même si tout le reste s’est bien déroulé.

Penser à tout, c’est « votre approche systémique » ?

Tout à fait ! Pour faire simple, je m’appuie sur 4 piliers : organisationnel, humain, technologique et bâti. Et si l’on enlève un de ces piliers, tout s’écroule. Par exemple, aujourd’hui, 99 % de ce qui est conçu de façon réglementaire dans le bâti reste trop souvent inutilisable. L’accessibilité d’un logement part d’un détail : marche, douche… Mon rôle est d’élargir le champ bien au-delà.

Un exemple concret de projet accessible ?

La cour du château de Chambord. Cela va de soi que je n’allais pas leur dire de la bétonner entièrement pour être en accord avec l’accessibilité architecturale. J’ai fait preuve de bon sens : avant de penser à l’aménagement, il suffisait de regarder les lieux d’arrivée et d’observer le comportement des visiteurs. C’est sûrement un paradoxe pour une architecte, mais le bâtiment arrive presque en dernier dans ma réflexion.

L’accessibilité n’est donc pas qu’une question de bâtiment…

Effectivement, car rien ne remplace la main tendue vers l’autre. Je dis souvent que : faire pour certains, c’est faire pour tous. Une personne souffrant de perte de l’orientation aura autant besoin d’un aménagement spécifique que le touriste qui ne parle pas la langue du pays. Je pense sincèrement que la société peut dire merci aux personnes âgées et aux personnes handicapées. Elles ont été, quelque part, porteuses d’améliorations de notre qualité de vie « à tous ».

Un logement, on le pense comme un musée ?

Oui ! Prenons l’exemple d’un logement qu’il faut adapter après un accident de la vie. Je commence par demander à la personne handicapée ce qu’elle aime faire : lire, jardiner, cuisiner, … Le logement ne s’adapte ainsi pas uniquement à son corps mais bien à ce qui donne du sens à sa vie et à ses projets. Je pense vraiment que l’architecture du futur, c’est autoriser chaque personne vulnérable ou non à se sentir bien. Il faut avant tout de la bienveillance.

Comment l’architecture améliorera-t-elle le quotidien ?

Je rêve d’une société qui irait au-delà du bitume, grâce au verre, au bois, aux couleurs, … Mais concrètement, prenons une personne vulnérable ou non qui sort de son logement. Elle emprunte l’ascenseur ou l’escalier. Elle doit pouvoir le faire sereinement vis-à-vis des risques de chute. Puis, elle arrive dans le hall de l’immeuble. Un hall de partage plutôt que de passage. Avec simplement une lumière agréable, la possibilité de s’assoir, une petite table avec des magazines, des plantes, un mur pour laisser de petits messages. Dehors, potagers partagés ou street art sur la porte animeront une « bulle » entre citoyens.

Le street art, une thérapie en quelque sorte ?

Ce serait déjà un moyen de faire sortir les gens et de créer du lien intergénérationnel. C’est très important pour lutter contre la solitude, qui existe chez les personnes âgées mais aussi en nombre chez les jeunes. Et puis une porte d’immeuble repeinte par les habitants aidera aussi les visiteurs à se repérer quand les façades de la rue sont uniformes. Au final, toutes ces bulles de partage venant des immeubles n’auraient pas vocation à être étanches, mais bien à passer facilement de l’une à l’autre pour favoriser la rencontre.

Et l’espace public, celui de tous les jours ?

Pour une personne vulnérable, la majorité des déplacements se font à 300 mètres du domicile. 300 mètres (au moins) qui nécessitent une vraie accessibilité urbaine mais où l’imagination est sans limite. Je pense aux coquelicots urbains qui déploient leurs pétales à Jérusalem. En forme de lampadaires, elles se gonflent lorsqu’un passant approche. Un moyen pour éveiller la curiosité et proposer une halte ombragée. Sur un trajet, il faut réduire les obstacles mais aussi limiter la peur de se perdre, offrir de quoi se désaltérer et limiter les transitions trop brusques (lumières, sons, couleurs, températures).

Il faut aussi pouvoir aller au travail…

Oui, et cela passe par une mobilité douce. Douce dans les transports en commun car les véhicules seront adaptés à toutes les formes de handicaps et les conducteurs formés. Douce avec le covoiturage et l’auto-partage, douce avec les vélos adaptés

Le partage serait un peu le cœur de la solution ?

Totalement ! Mais les services aussi. Je pense aux concierges volants qui s’occupent de plusieurs immeubles. Ou aux personnes âgées qui s’alimentent parfois mal. Pourquoi ne pas imaginer des tickets pour aller au restaurant universitaire ou à la crèche locale ? En fait, la vraie ré(s)volution serait de se dire que tout est déjà là, existant… qu’il suffit de créer les liens et de mutualiser les bonnes idées, les talents de chacun.

L’imagination, 2ème clé de l’architecture alors ?

Plus que jamais oui… Le pire ennemi dans l’architecture, dans la ville, c’est l’uniformité. On le voit bien sur les questions d’accessibilité urbaine : une solution pour tous n’est pas une réponse pertinente pour chacun. La part de rêve existe déjà souvent sur des grands projets urbains, sur des bâtiments emblématiques… Le défi c’est maintenant de le penser dans les espaces quotidiens, à l’échelle de l’humain.

Vous n’hésitez pas à revenir sur la loi de 2005…

Oui, j’avais participé à son élaboration (loi sur le handicap et l’accessibilité) et nous avions introduit la notion de chaine de déplacement. Cette loi était une marche essentielle. Mais, avec du recul, elle a aussi créé un sentiment d’injustice pour ceux qui ont été moins pris en compte. Par exemple, ceux qui ont un handicap mental ou qui ne savent pas exprimer leurs besoins, ceux qui souffrent d’un handicap social. Je pense aussi que nous avons trop mis en avant l’autonomie. C’est important mais l’on vit avec les autres, avec leurs regards, leur bienveillance et leurs mains tendues…

Propos recueillis par David Monchanin