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Grand Corps Malade : « On parlait de moi comme si je n’étais pas vivant »

Grand Corps Malade / Paris, le 5 septembre 2013
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« Patients », film réalisé par Grand Corps Malade et qui sort le 1er mars en salles est l’adaptation de son ouvrage du même nom. Lors de sa parution, nous avions interrogé le célèbre slammeur sur le pourquoi de ce livre : ses compagnons de galère dans un centre de rééducation, les vannes, la dépendance totale, les blouses blanches, les souffrances physiques, et puis la vie qui reprend le dessus. Un récit sans faux-semblants, et très utile.

À la lecture de votre livre, on est frappé par votre humour constant. Cela tranche avec la vision plutôt triste que l’on peut avoir de l’univers d’un centre de rééducation !

Grand Corps Malade :

Plus la difficulté est grande, plus le contexte est dramatique, plus on a besoin d’humour et d’autodérision pour prendre un peu de recul. J’ai utilisé ce ton pour rendre compte de l’ambiance que j’ai connue. Ça peut paraître très paradoxal, mais malgré la difficulté, on a presque « bien rigolé » – pas tout le temps, bien sûr – mais quand même. L’humour, c’est un peu un instinct de survie dans ces conditions-là : on a vingt piges, on est entre nous, donc on se vanne, parfois même avec cynisme. Mais ça fait du bien, la vie reprend ses droits. Par ailleurs, vous décrivez assez longuement les désagréments du quotidien : des sondages urinaires au soin des escarres…

Pourquoi tous ces détails ?

Je voulais en témoigner à la fois pour rendre hommage aux personnes handicapées, et pour que le commun des mortels sache vraiment ce qu’on vit. Ne pas pouvoir marcher devient presque secondaire par rapport au fait de ne pas pouvoir aller aux toilettes tout seul ; de dépendre des autres pour les gestes d’hygiène les plus élémentaires. Au centre, j’avais des potes qui me disaient : « Moi marcher, ça y est j’ai fait un trait dessus, mais par contre je veux redevenir autonome pour la vie quotidienne. » Ça prend une place colossale, à la fois dans l’emploi du temps et dans l’esprit. Après, il y a des petites choses plutôt drôles. Dans le livre, je raconte que j’aime bien regarder les clips sur M6 le matin. Mais comme je ne peux pas changer de chaîne tout seul, je suis obligé de regarder « M6 Boutique » avec Pierre et Valérie… C’est assez symbolique de cet état de dépendance totale dont le grand public n’a généralement pas conscience.

Témoigner, c’est aussi susciter des changements…

J’espère ! J’ai reçu des retours de personnels soignants qui me remerciaient en me disant :
« On a l’impression de comprendre un peu mieux ce qu’il y a dans la tête des patients ». En fait, il existe peu de témoignages du côté de celui qui est dans le lit, qui ne peut pas parler en réanimation… Sous prétexte que j’avais des tuyaux plein la bouche, on ne s’adressait pas à moi, ou alors on parlait de moi comme si je n’étais pas vivant. Vos relations avec les « blouses blanches » n’ont d’ailleurs pas toujours été faciles. Vous parlez de ce médecin qui me voit dans un couloir parce que je n’ai pas encore ma place dans la chambre. Il prend le dossier, le lit, puis le jette sur mon brancard en criant : « Il est à qui ce tétra-là ? ». Il est médecin, il sait donc très bien que la tétraplégie ne m’empêche pas d’entendre, de comprendre, de voir. Et pourtant, il me méprise, il parle de moi comme si j’étais un objet ou un mollusque, c’est très marquant. Du coup, si mon témoignage tombe entre les mains de quelques médecins, j’espère qu’il les alertera et qu’ils feront plus attention. Après, je rends aussi largement hommage au personnel soignant : du jour au lendemain, je me suis retrouvé complètement dépendant d’eux et c’est par leur intermédiaire que j’ai pu manger, m’habiller, faire ma rééducation.

Vous vous êtes remis debout à l’issue de votre rééducation. Or dans votre récit, on perçoit presque de la culpabilité vis-à-vis de vos camarades…

Dans un centre de rééducation, ceux qui se remettent à marcher sont très rares. Durant cette année-là, j’ai été le deuxième. Or quand tu commences à avoir l’espoir qui revient, qu’on te donne des béquilles en te disant : « Demain, on fait un essai », c’est compliqué. Dans ta chambre, tu côtoies quelqu’un qui est condamné à rester toute sa vie en fauteuil et qui, en plus, a des escarres plein le dos… Alors c’est vrai, tu te sens presque coupable d’avoir le droit d’espérer te relever.

« Patients », de Grand Corps Malade, est le long-métrage adapté de l’ouvrage du même nom sorti en 2012
Photo Julien Mignot

Plus généralement, vous semblez avoir été surpris du regard que la société porte sur le handicap ?

Bien sûr, j’imaginais mal que le handicap puisse devenir quasiment ta seule identité…
Moi, je ne l’ai pas vraiment vécu car justement, quand je suis sorti du centre, je n’étais plus en fauteuil. Mais beaucoup de mes potes m’ont raconté ça, au début. Ils me disaient : « Tu verras, quand tu sortiras, les gens ne pourront même pas imaginer que tu as du caractère, de l’humour, une personnalité. » Le statut d’handicapé est tellement marquant qu’il masque l’être humain derrière.

Que faire pour que ce regard évolue durablement ?

Je pense qu’il faut encourager dès le plus jeune âge un maximum de mixité entre les enfants valides et les enfants en situation de handicap. On sait très bien que la tolérance est aussi une question d’habitude. Voilà pourquoi je trouve très bien qu’on intègre les enfants handicapés à l’école ordinaire. En général, c’est la peur qui complique les relations : quelqu’un qui n’a jamais eu affaire à une personne en fauteuil ne sait pas comment s’y prendre la première fois. Sans forcément vouloir la mépriser, elle ne sait pas de quelle manière lui parler. Cette mixité n’est sans doute pas la seule solution, mais c’est une piste intéressante.

Dans votre album Funambule, vous parlez beaucoup de paternité. Comment parlez-vous du handicap à vos fils ?

Ils ont 6 et 3 ans, c’est encore un peu tôt pour leur raconter l’accident. Mais ils voient bien que je marche avec une béquille, contrairement aux autres papas. Il m’ont toujours connu avec, donc pour eux, ça fait partie de moi. Je leur parle de ma situation avec des mots très simples et sans en faire des tonnes : ils ont déjà conscience que je ne pourrai pas courir avec eux et que j’aurai toujours besoin d’une béquille pour me déplacer. Mais j’essaie de compenser avec plein d’autres choses pour être un bon papa.

Patients, réalisé par Grand Corps Malade et Mehdi Idir avec Pablo Pauly et Soufiane Guerrab

Le film de Grand Corps Malade nous plonge durant près de deux heures dans le quotidien d’une personne handicapée suite à un grave accident. Se laver, s’habiller, manger… Chaque geste du quotidien est une épreuve. Un film empreint d’émotion.