Existe-t-il une recette de l’amour fraternel ?

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Il arrive que les frères et sœurs, à l’âge adulte, ne parviennent plus à se voir ou à se parler. Est-ce la faute du handicap ? Pas si sûr.

« Je l’aime autant que je le hais ! » Ce cri du cœur poussé par Sophie, 28 ans, sœur de Clément, 22 ans, autiste, reprend en écho le paradoxe des fratries qui comptent un enfant handicapé. Cet aveu devient parfois plus facile à faire à l’âge adulte : le droit de ne plus aimer, de ne plus supporter, de se révolter et, avec la maturité, non pas de fuir, mais simplement de partir.
Avec le temps, une distance peut s’installer entre des frères et sœurs qui semblaient si proches. « Plutôt que de parler de “liens distendus”, je dirais “carrément tendus” », raconte Régine, la maman de Rémi, 22 ans, atteint d’une maladie mitochondriale. « Ma fille de 19 ans est dans une période de révolte. Elle ne supporte plus son frère. Claire a toujours été vive, mais on se trouve aujourd’hui dans une phase assez extrême. Je crois qu’elle arrive à un âge où elle a peur d’avoir son frère à charge. Elle s’offre le droit de profiter de la vie maintenant, car je suis persuadée qu’elle aime profondément Rémi et qu’elle se sentira obligée de s’en occuper lorsque nous aurons disparu. »

Objectif : quitter un jour sa famille

Face au vieillissement de ses parents, le jeune adulte prend conscience d’une charge qui deviendra peut-être la sienne. « Une perspective qui comporte une double épreuve : encaisser la mort de ses parents et prendre leur place ! explique Françoise Moscovitz, psychanalyste. Il est donc important d’alléger le fardeau par avance. Par exemple, trouver un centre ou encourager au maximum l’autonomie de l’enfant handicapé. L’objectif pour tout être humain, même en situation de handicap, est de pouvoir un jour quitter sa famille. Il faut donc déculpabiliser les frères et sœurs en les invitant explicitement à faire leur vie. »

Léa s’est sentie abandonnée

Il peut être utile aussi de redéployer ensemble le scénario de l’histoire familiale, pour dissiper les non-dits. C’est ce que Léa, 24 ans, regrette de n’avoir jamais pu faire dans sa famille. Aînée d’une fratrie de quatre filles dont la plus jeune est atteinte du syndrome de Williams et Beuren, elle raconte : « J’ai eu la chance de naître quatorze ans avant ma sœur handicapée. Quatorze ans, si ce n’est de bonheur, au moins d’insouciance. Dès ses premiers mois, j’ai pris conscience que je n’échapperais pas à la lourde tâche de “sœur d’un handicapé”. Dès que j’ai pu fuir ce carcan, j’ai fait des petits boulots et pris un studio. Je me suis sentie abandonnée, je n’ai pas eu d’adolescence, alors maintenant je veux enfin profiter de la vie. »

Évacuer la tension pour ne pas en souffrir

L’enfant devenu adulte s’offre le droit de se rebeller, d’exprimer plus librement des souffrances. Difficile de déceler la période sensible où la charge d’une fratrie atypique deviendrait plus lourde. Mais l’adolescence est souvent un moment de crise, car le fait d’avoir un frère ou une sœur handicapés devient « narcissiquement » impensable. C’est une tache indélébile dans l’image idéale que l’ado veut donner de lui-même. Il aimerait l’effacer et se sent coupable d’en avoir le désir ; s’il ne peut pas évacuer cette tension, il en souffre.

Penser aux groupes de parole

L’idéal serait de prendre le mal à la racine et d’éviter que, pendant des années, le silence, la jalousie et les rancœurs ne s’installent. D’où l’importance des groupes de parole pour frères et sœurs qui voient le jour dans de nombreuses associations. C’est une manière de faire de la prévention, pour empêcher que le lien fraternel se brise au fil des ans. « Il est évident que les problèmes de fratrie à l’âge adulte trouvent leur origine dans la petite histoire infantile, reprend la psychanaliste Françoise Moscovitz. Pour le jeune enfant, il est souvent impensable de formuler sa douleur. Alors elle se manifeste des années plus tard. À ce sujet, la psychanalyste Françoise Dolto a introduit une pensée tout à fait intéressante : permettre à l’enfant de dire son rejet, dès le plus jeune âge et dans un lieu neutre. Et l’accepter ! »

Protéger l’ado valide des contraintes

Une solution est aussi, parfois, de ne pas s’accrocher à l’idée d’une famille unie envers et contre tout si cela ne correspond pas à la réalité. Et d’entendre, sans en être choqué, la voix d’un enfant ou d’un ado qui évoque la possibilité de vivre ailleurs. Certains parents font le choix de proposer une année ou deux en internat à leur adolescent valide, afin de le protéger des contraintes que le handicap fait peser sur lui. Ce fut le cas de Marie, 22 ans, qui ne parvenait pas à trouver un équilibre aux côtés de sa sœur Pauline, de trois ans sa cadette. « Dès l’âge de 12 ans, Marie a souffert d’anorexie et de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). L’internat a été le seul moyen que nous avons trouvé pour qu’elle puisse se construire, raconte Adèle, sa maman. Un sacrifice que nous ne regrettons
pas. » Se séparer pour mieux s’aimer, pour un jour accepter… Laisser aussi le temps faire son œuvre, à l’instar de Marie, qui avait profondément honte de sa sœur lorsqu’elle était enfant, mais qui, une fois mariée, plus épanouie, l’a totalement intégrée dans sa vie familiale.

Il n’est jamais trop tard pour apaiser les conflits

Même si la rupture est ancienne, il n’est pas forcément trop tard pour tenter d’apaiser les conflits. Les frères et sœurs qui s’enfuient ne demandent souvent qu’un peu de considération pour ce qu’ils ont vécu. « À côté de parents qui étaient figés dans leur douleur, à côté de mon frère qui souffrait de sa maladie, le fait que je puisse être malheureuse semblait ridicule. Et pourtant… », souffle Christine, 35 ans, qui ne voit plus sa famille qu’une fois par an.