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Emily Loizeau : ma maman était dans le déni de sa maladie

Emily Loizeau évoque la maladie de sa mère sans tabou
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Emily Loizeau compose, écrit et chante magnifiquement bien… Rien à voir avec le handicap. Pourtant, à sa façon d’évoquer la maladie mentale de sa mère (avec « Mona », la chanson titre de son album), il était évident qu’elle avait beaucoup à dire sur la différence. Bonne pioche…

Comment avez-vous pris conscience de la maladie mentale de votre mère ?

Je pense que c’était compris de manière diffuse, brumeuse et tacite depuis ma plus tendre enfance. J’ai eu une maman extrêmement équilibrante, curieusement très présente, qui m’a transmis énormément de choses, avec les peintres, la musique, elle était vraiment là pour ses enfants. Pourtant, une chose en elle apparaissait par moments, et l’a dévorée progressivement avec l’âge. Dans mon enfance, c’est peut-être ça qui était le plus rude pour moi et pour ma sœur. Une forme de normalité qui était là, et qui rendait incompréhensible le côté pervers, manipulateur et destructeur que peut comporter cette maladie. Mettre des mots sur tout cela aide à se sentir plus léger. On se dit qu’il y a une raison, que ce n’est pas l’autre qui cherche à vous faire du mal mais que sa maladie le dépasse. Malheureusement, c’est arrivé sans doute un peu trop tard. Ma maman était dans le déni de sa maladie. Elle parlait de mal-être. Ça reste un mystère. Il y a tous ces grands mots de psychose, de schizophrénie, qui restent très génériques.

Les médecins ne vous ont pas aidée à comprendre, justement ?

J’ai croisé des médecins d’un grand secours, mais aussi ceux qui passent d’un diagnostic à l’autre, qui sont capables de dire que ma mère était simplement en dépression. On sent aussi que les cliniques privées s’en donnent à coeur joie. Un immense terrain de jeu pour expérimenter les médicaments des grands laboratoires… C’est terrible, même si on a quand même besoin des médicaments, et qu’il y a aussi du progrès. À ceux qui ne trouvent pas leur équilibre psychique, on ne propose que l’hôpital. Les aides-soignants font leur maximum, mais les hôpitaux publics sont démunis, manquent de moyens. Et ce ne sont pas des lieux de vie. La plupart des gens comme ma mère ont besoin d’être à l’extérieur, dans la vie, avec leurs proches pour rester vivants, heureux. La difficulté que j’ai rencontrée est que l’accompagnement personnalisé est inexistant, on se sent absolument seul. On ne nous a pas proposé une aide, sauf à la fin à l’hôpital public. À moins d’abandonner son travail pour se consacrer à son parent, c’est très difficile. Rien n’est mis en place. J’imagine que le parent d’un enfant handicapé ressent cela. Et qu’il a la même envie d’accompagner son enfant sans l’extraire de la joie, de la vie et du bonheur de la famille.

Emily Loizeau évoque la maladie de sa mère sans tabou
Photo Micky Clément

Votre histoire a aussi une face très lumineuse, très joyeuse !

J’ai écrit Mona pour rendre hommage à la vie, à la joie, à la normalité de toute cette anormalité, car on est tous pétris d’équilibre et de déséquilibres. Cette histoire m’a créé des aspérités. Elle m’a détruite à plein d’endroits, et à la fois donné une force de vie, de résilience, qui m’a fait grandir. Je pense à des moments très drôles, de rire, d’humour et d’amour, des moments de vie. Mais comment accueillir le déséquilibre dans la société, dans la vie de tous les jours, au quotidien ? C’est un sujet très peu abordé. La folie a été beaucoup sublimée, mise sur un piédestal, avec l’artiste fou par exemple. L’image n’est pas vraie. Elle gomme à quel point c’est dur à vivre, et toute la souffrance pour l’entourage. Je préfère parler de déséquilibre. C’est une image que je trouve juste, parce que ça nous rapproche tous. On est tous à des moments de notre vie, de la journée même, dans un état de déséquilibre, parfois excessif. On a tous une inquiétude. Il n’y a pas que la génétique ou l’hérédité qui peuvent nous mener à des situations de fragilité, il y a aussi la vie. Quand on voit un parent sombrer dans des états si douloureux, on a peur pour soi, pour ses enfants, on se remet en question. J’essaie de ne pas y penser. Un jour un médecin m’a dit : « Bien sûr, vous avez probablement ce petit germe en vous, mais il peut dormir toute une vie. Les circonstances familiales, la présence d’amour ou non, les chocs émotionnels, les traumatismes, peuvent le réveiller. »

Ce n’est pas difficile de vivre avec ça ?

Cela faisait vraiment sens en moi et j’ai réfléchi sur la transmission et les générations. Ma mère est née alors que son père (mon grand-père) faisait naufrage dans un bateau coulé par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa femme (ma grand-mère) ne savait pas qu’il avait survécu quand elle a accouché. Est-ce qu’un contexte historique aussi radical et traumatisant qu’une guerre laisse une empreinte sur les générations futures ? Est-ce que ce n’est pas comme un galet qu’on lance sur l’eau et qui génère des ondes ? Jusqu’où vont ces ondes ? Ça me fait réfléchir sur l’actualité et l’avenir qu’on est en train de créer. Quels sont les êtres en devenir, les adultes en devenir, et les colères que nous créons ? Je pense à ces enfants en Grèce, rationnés en lait, aux enfants de migrants. Quel lien y a-t-il entre ce naufrage et le naufrage d’un être ? Le déséquilibre d’une mère est destructeur, mais on peut se relever de cette destruction intime. Et on en fait des choses. J’ai eu, malgré tout, une maman pleine d’amour. La confiance absolue dans cet amour m’a rendue très solide. Il faut aussi la force intérieure et les épaules pour faire de cette souffrance quelque chose. Et c’est créateur.

Propos recueillis par Sylvie Boutaudou